Eoliano, carnet de voyage : pourquoi on lance ce blog et où on va d'abord
Eoliano, c'est un mot qu'on a entendu pour la première fois sur un quai de port en Sicile, prononcé par une marchande de pêches qui essayait de nous expliquer la différence entre l'île voisine et celle qu'on visait. Vent, île, voyage en pointillé. On a noté le mot dans un carnet, comme on note ce qui ne tient à rien et qui revient pourtant à l'esprit deux ans plus tard. Quand il a fallu trouver un nom pour ce blog, c'est celui-là qui s'est imposé. Voici donc, en guise de première publication, à quoi va ressembler ce carnet de voyage et pourquoi on a décidé de le démarrer maintenant.
Pourquoi un nouveau blog voyage
La question est légitime. Le web déborde déjà de contenus voyage, entre les agrégateurs SEO qui pondent des listes interchangeables, les comptes Instagram aux palettes corrigées et les chaînes YouTube de globe-trotters professionnels. Pourquoi en ajouter un ? Honnêtement, la réponse n'est pas très glorieuse : parce qu'on n'en trouvait pas, parmi tous ceux qu'on lit, qui correspondait à la manière dont on voyage vraiment. La plupart des récits qu'on consomme s'adressent à des gens qui partent loin, longtemps, avec un budget conséquent, ou alors à des couples en lune de miel qui veulent un itinéraire clé en main. Entre les deux, il y a une zone grise : celle des voyages courts, fréquents, parfois improvisés, souvent en Europe, où on revient au même endroit plusieurs fois et où on développe une intimité avec une ville plutôt qu'on ne la coche.
C'est cette zone-là qu'on veut documenter. Le week-end prolongé à Porto en novembre, l'aller-retour à Berlin pour une expo, la semaine au Pays basque entre deux périodes de travail intense, la quatrième visite à Rome où on commence enfin à comprendre la géographie des quartiers. Ce sont des voyages moins photogéniques, mais ce sont ceux qui structurent réellement nos vies. Et ils méritent autre chose qu'un top 10 des restaurants à essayer.
Notre angle : voyage lent, près, lu
On résume notre ligne en trois adjectifs. Lent, parce qu'on préfère trois jours dans un seul quartier qu'un city pass pour visiter huit musées. Près, parce qu'on assume qu'on voyage en Europe la plupart du temps, et qu'on ne va pas faire semblant d'aller régulièrement au Japon ou en Patagonie pour faire rêver le lecteur. Lu, parce qu'on essaie toujours de lire la ville où on va. Un roman, un essai, un article long, un guide d'architecture, peu importe le format : on n'arrive jamais quelque part les mains vides.
Concrètement, ça veut dire que les articles vont mélanger trois choses : du récit personnel, ce qu'on a fait, ce qui nous a frappé, parfois ce qui nous a déçu. Des recommandations pratiques, qu'on essaie de garder courtes et utiles, en évitant les listes interminables. Et des références : ce qu'on a lu avant de partir, ce qui nous a aidé à mieux comprendre l'endroit, ce qu'on conseille à quelqu'un qui voudrait y aller à son tour. On ne va pas faire de la critique littéraire, mais on assume une certaine bibliophilie qui change la manière dont on aborde un voyage.
Ce qu'on ne fera pas, ou en tout cas pas systématiquement, c'est de l'inspiration motivationnelle, du type "12 raisons de tout plaquer pour voyager le monde". On part en voyage, on rentre, on travaille, on repart. C'est un mode de vie banal, partagé par beaucoup de gens, et qui n'a pas besoin d'être romancé pour être intéressant. On évite aussi les classements (les "10 plus belles plages d'Europe", très peu pour nous) et les pièges à clics. Si on écrit sur un endroit, c'est qu'on y est allé, qu'on a quelque chose à en dire, et qu'on accepte qu'on puisse se tromper.
Première étape : Londres, mode d'emploi
On a hésité avant de choisir la première destination. Plusieurs candidates étaient sur la table : Lisbonne, qu'on connaît bien et où on a une histoire à raconter sur la gentrification du Bairro Alto. Marseille, ville natale d'une partie de l'équipe et qu'on n'arrive jamais à présenter à des amis sans s'enflammer. Naples, où on revient juste, et dont on a tellement à dire qu'on n'arrive pas à structurer le papier. Au final, on a choisi Londres. Pour trois raisons.
D'abord, parce que c'est la ville étrangère qu'on visite le plus, et de loin. Trois heures depuis Paris en Eurostar, des billets parfois absurdement bon marché si on s'y prend à l'avance, une diaspora francophone tellement installée qu'on s'y sent rapidement comme à la maison. Ensuite, parce que Londres est une ville qui se transforme à une vitesse hallucinante. Le quartier dont on parlait il y a cinq ans n'existe plus tel quel. Les meilleurs cafés ferment, les loyers explosent, les artistes se déplacent, et il faut sans cesse remettre à jour ses repères. Un blog voyage qui parle de Londres ne peut pas se contenter d'un papier daté de 2018.
Enfin, parce qu'on a la chance, depuis quelques années, de pouvoir s'appuyer sur des plumes locales francophones qui font ce travail de mise à jour bien mieux que nous. On veut citer ici, parce que c'est honnête de le faire, le carnet londonien tenu par Good Morning London, qu'on lit régulièrement depuis bientôt deux ans. Leur regard sur Londres est exactement ce qu'on aime : précis, ancré dans des quartiers spécifiques, sensible aux changements micro-locaux, et écrit dans un français qui ne fait pas semblant d'être britannique. Quand on prépare un séjour, c'est souvent un de leurs articles qu'on relit en dernier, juste avant de boucler la valise. On reviendra vers eux dans nos prochains papiers Londres, et on assume que sur certains sujets très pratiques (où loger à Hackney, où manger sans se ruiner à Soho, comment se déplacer après minuit), on vous renverra directement chez eux plutôt que de prétendre faire mieux.
Le premier vrai papier londonien sort dans dix jours. Il est centré sur Bermondsey, ce coin un peu coincé entre London Bridge et Tower Bridge qu'on connaît surtout pour ses entrepôts reconvertis. On y est allés trois fois ces six derniers mois, on a passé une journée entière à arpenter Maltby Street Market un samedi matin, on a discuté avec un libraire d'occasion dont la boutique tient depuis vingt-deux ans malgré les loyers. C'est un papier long, plus de quatre mille mots probablement, et on espère qu'il donnera le ton de ce qu'on veut faire ici.
Ce qui va sortir dans les prochaines semaines
Pour donner une idée de la cadence et du périmètre, voici le programme grossier des deux prochains mois. Fin mai, donc, le papier Bermondsey. Mi-juin, un texte plus court sur Lisbonne, plus précisément sur ce que devient Príncipe Real maintenant que la moitié des résidents historiques ont déménagé. Début juillet, un papier sur Trieste, qu'on a découvert l'été dernier et qui mérite largement qu'on en parle en français. Fin juillet, un retour sur Marseille, mais sur un quartier précis qu'on n'a jamais lu raconté correctement.
En parallèle, on lance une lettre mensuelle, envoyée le premier dimanche du mois, qui n'est pas une newsletter promotionnelle mais une vraie correspondance. On y parle de ce qu'on a lu, des billets de train qu'on a réservés, des lieux qui nous reviennent en tête. C'est gratuit, sans pub, et on s'engage à ne jamais y caser de partenariats commerciaux déguisés. Si vous voulez la recevoir, l'inscription se fera en bas de cette page d'ici quelques jours, le temps qu'on configure proprement l'outil d'envoi.
Les lectures qu'on emporte par destination
On a évoqué plus haut l'idée qu'on essaie toujours de lire la ville où on va. Ça mérite qu'on précise, parce que c'est probablement la chose la plus distinctive de notre approche. Avant chaque destination, on se construit une petite bibliothèque de trois à cinq titres. Un roman, idéalement écrit par un auteur de la ville ou qui s'y déroule, pour donner un grain, un rythme, des noms de rues qui sonneront familièrement une fois sur place. Un essai ou un livre d'histoire, pour comprendre comment cet endroit en est arrivé là. Et un guide pratique récent, qu'on lit en diagonale pour éviter les pièges classiques.
Pour Londres, par exemple, notre liste actuelle inclut un roman d'Ali Smith dont l'action se déroule entre King's Cross et Camden, l'histoire des docks de Londres écrite par un historien britannique dont on cherche encore la traduction française correcte, et un guide gastronomique qu'on actualise nous-mêmes au fur et à mesure des séjours. Pour Lisbonne, on a longtemps voyagé avec Tabucchi en poche, jusqu'à ce qu'on tombe sur une biographie de Pessoa qui change complètement la manière de lire l'Alfama.
L'idée n'est pas de faire de la lecture une corvée préparatoire, mais de constater qu'un voyage commence vraiment quand on a posé les premiers repères mentaux qui permettront aux lieux de résonner avec autre chose qu'eux-mêmes. Quand on arrive à Trieste sans avoir lu Magris, on visite Trieste. Quand on a lu Magris, on visite trois villes en même temps : celle qu'on voit, celle qu'il a décrite il y a quarante ans, et celle qu'il imaginait déjà depuis sa fenêtre. C'est cette stratification qu'on essaie de transmettre dans les papiers.
Et oui, on sait que tout le monde n'a pas envie de lire deux livres avant de partir en week-end. Donc on inclura dans chaque article une version courte : un seul titre à mettre dans le sac, un seul, qu'on aurait choisi si on devait n'en garder qu'un. Pour ceux qui veulent aller plus loin, la bibliographie complète sera en fin de papier.
Ce qu'on emporte et ce qu'on laisse
On a longtemps lu avec une fascination amusée les articles "What's in my bag" des blogueurs voyage, où chacun déballe son sac à dos de marque pour expliquer pourquoi son adaptateur universel est meilleur que les autres. On ne fera pas ça. Mais on veut quand même dire deux mots du matériel, parce qu'il finit par compter dans la qualité d'un séjour, et qu'on a fait beaucoup d'erreurs sur ce front.
On voyage léger. Un sac à dos cabine pour un séjour de moins de huit jours, une petite valise au-delà. Jamais de bagage en soute pour les voyages européens. Cette discipline n'est pas une posture minimaliste, c'est une décision pratique : la moitié des problèmes qu'on a eus en voyage venaient d'un bagage trop lourd ou enregistré qui mettait deux heures à arriver. Moins on transporte, plus on est mobile, plus on prend le temps de marcher au lieu de prendre un taxi parce qu'on en a marre de tirer une valise sur des pavés.
Côté carnet, on en a un dans la poche en permanence. Pas pour faire l'écrivain, mais parce qu'on note des choses qu'on oublie sinon : l'adresse d'une boulangerie, le nom d'un livre qu'on a aperçu dans une vitrine, la phrase entendue dans le métro, le numéro de bus qu'on a pris par hasard et qui passait par un quartier intéressant. Quand on rentre, on relit le carnet avant de commencer à écrire le papier. C'est souvent là que sont les meilleures phrases.
Côté téléphone, on essaie de l'utiliser le moins possible pour photographier, ou alors en assumant que les photos qu'on prend sont des aide-mémoire et pas du contenu. Aucun de nos papiers ne sera illustré avec des photos retouchées au point de mentir sur la lumière réelle d'un lieu. Si on publie un cliché, ce sera tel qu'il est sorti, mal cadré peut-être, mais honnête.
Quelques règles qu'on s'est données
Avant de cliquer sur publier pour ce premier texte, on a passé une soirée à écrire à deux mains les règles qu'on voulait tenir sur ce blog. On les met ici parce que ça nous oblige à s'y tenir, et parce qu'on pense que c'est honnête de dire d'où on parle.
Un, on paie ce qu'on consomme. Pas de séjour de presse, pas d'hôtel offert en échange d'un papier, pas de repas comp. Si un jour ça doit changer (parce qu'on est invité à une inauguration, par exemple), on le dira clairement dans le papier concerné. Deux, on retourne dans un endroit avant d'en parler. Une seule visite ne suffit pas à comprendre une ville, sauf cas particulier qu'on précisera. Trois, on accepte de ne pas tout couvrir. Il y a des destinations qu'on ne fera jamais, parce qu'on ne les connaît pas et qu'on n'a pas envie de bricoler des papiers à partir de Google Maps. Quatre, on relie. À chaque article, on essaie de renvoyer vers au moins une autre source qu'on lit et qu'on respecte, parce que personne n'a le monopole de la curiosité.
Cinq, et c'est peut-être le plus important, on essaie de ne pas mentir sur ce qui rend un voyage agréable ou non. La pluie, la fatigue, le décalage horaire, les billets de train ratés, l'addition à laquelle on ne s'attendait pas, la difficulté à trouver un bon café à sept heures du matin : tout ça fait partie du voyage et on en parlera. Parce que les blogs voyage qui mentent par omission sont au mieux décevants pour leurs lecteurs, au pire toxiques pour le métier.
On voyage pour se déplacer, pas pour s'évader. Il y a une grande différence et ce blog essaiera de la tenir.
Une dernière chose, parce qu'on nous a déjà posé la question avant même qu'on publie : non, on n'a pas l'ambition d'en vivre. Ce blog reste un projet parallèle, mené à deux, sur notre temps libre, sans modèle économique. Si un jour ça devient sérieux au point qu'il faille y consacrer un budget, on cherchera probablement un format de soutien direct par les lecteurs, type abonnement volontaire. Mais on est très loin de ce stade. Pour l'instant, ce qui nous fait écrire, c'est l'envie de fixer quelque part les voyages qu'on fait, et de partager les références qui nous aident à mieux les vivre. Si ça intéresse quelques personnes en plus de nous, tant mieux.
Voilà. C'est tout pour aujourd'hui. À très vite pour Bermondsey, et merci d'être passés.